Journal d'une agonie

Disparue le 4 avril 2007, la romancière française avait tenu un journal où l'allégresse est plus forte que la souffrance

Elle était née en 1943 à Marseille, mais elle voulait une « Mort viennoise ». A l'aube du 4 avril, Christiane Singer s'est éteinte dans un hôpital de la capitale autrichienne. Jusqu'au 1er mars, grâce à des machines sophistiquées qui fabriquent, en ronflant, de l'air pur et un peu de sursis, elle avait pu rédiger un journal intime. Il sort au moment où elle s'éclipse.
Ces « Derniers Fragments d'un long voyage », Christiane Singer avait commencé à les griffonner en août 2006 sur des cahiers d'écolier, lorsqu'un médecin lui annonça qu'il ne lui restait plus que six mois à vivre. Le temps, pensa-t-elle aussitôt, de finir cet ultime livre qu'elle compare au radeau du naufragé. Elle y tient le registre de sa maladie incurable ; on y lit le traité d'une battante qui ne veut pas abandonner aux chirurgiens la tumeur qui la ronge, mais l'affronter seule, et en face. Elle y enregistre l'inéluctable et irrépressible avancée du mal ; on y découvre la force incroyable d'une femme dont la ferveur rappelle celle de Simone Weil, et qui résiste à la tête de son armée - un mari, des fils, des amis et les livres, ses alliés substantiels. Plus la foi en Dieu. Une foi œcuménique, nourrie de christianisme, mais également de judaïsme, d'islam, de bouddhisme, d'hindouisme et de soufisme.

Jamais, malgré son «ventre calciné» et ses «lombaires déchiquetées», elle ne se plaint des souffrances qu'elle endure. Jamais elle ne se prend en pitié. Jamais elle ne se regrette. Au contraire, dans ce tombeau à ciel ouvert, elle rend grâce à la vie qui lui a donné d'être aimée et de connaître la passion. La vie qui a offert à cette universitaire française, née à Marseille d'un père juif hongrois, le privilège d'habiter le château médiéval de Rastenberg, au cœur de la forêt autrichienne, où pendant trente ans la romancière en exil a dialogué avec saint Jean de la Croix, Héloïse, Abélard, Louise Labé, François Villon, Marguerite de Navarre, Jeanne Guyon ou Maître Eckart. Cet adieu n'est pas une rupture, il prolonge toute son oeuvre, où les sentiments sont élevés et brûlants, dont les personnages rêvent d'absolu et parfois l'atteignent. Christiane Singer continue ici de cultiver le don qu'elle disait avoir reçu à la naissance : celui de tout magnifier. Parce qu'elle avait été une enfant de l'après-guerre, elle ne s'était jamais habituée à être vivante, elle s'en émerveillait, n'en finissait pas d'exprimer sa gratitude. A l'hôpital des Frères de la Miséricorde où elle refusait d'abdiquer, elle lut les enseignements zen de Backer Roshi, les lettres de Paul Celan, des poèmes arabes, les dialogues de Platon, les aphorismes d'Aristote et « le Livre des morts. » Elle pensa même appeler son livre « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage », avant de se raviser : «Je sais que j'ai toujours exagéré.» Mais exagère-t-elle vraiment lorsqu'elle élève l'acceptation de mourir à la hauteur de l'allégresse de vivre ?

Le 20 décembre dernier, elle rédigea, en français et en allemand, son épitaphe : «J'ai tant aimé ce monde où habite Ta gloire.» Ce dernier livre prouve qu'elle l'a aimé à en mourir.

« Derniers Fragments d'un long voyage », par Christiane Singer, Albin Michel, 140p., 12euros.  Jérôme Garcin Le Nouvel Observateur - 2214 - 12/04/2007

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Christiane Singer, dernier voyage ... !