L'humour, un tremplin vers l'éveil

Quand on demande au Dalaï Lama quel est son passe-temps préféré, il répond :"rire!"

Qui n'a jamais connu ou vu ces êtres accomplis qui ont les yeux ronds de l'enfant, pleins d'énergie, pétillants de joie de vivre malgré leur âge avancé, le sourire aux lèvres, prêts à croquer la vie, à jouir pleinement de l'instant présent ? A leur contact, ces êtres décapent notre esprit de toutes les idées préconçues, de toutes souffrances qui sont parfois des complaintes du Moi. Ils nous poussent à relativiser nos petits soucis, à rire de nous-même, à cultiver l'auto dérision et ne pas se prendre au sérieux. Leur humour n'est jamais cassant, s'ils nous font mal parfois c'est qu'ils visent nos chaînes, cette prison que l'on nomme l'Ego.

A un moment donné de notre cheminement personnel, nous sommes confrontés de plein fouet avec notre Ego. Cette entité qui constitue notre individualité prend parfois des allures tyranniques, héritées bien souvent de nos blessures d'enfance et de ses manques affectifs. Il n'est pas question de détruire l'Ego ; c'est sa compréhension qu'il est important d'établir. Comme le disait Arnaud Desjardins : « avant de n'être rien, il faut d'abord avoir été quelque chose ». Avant de dépasser le stade de l'ego, il faut avoir fait l'expérience d'un Moi solide, sans manques, frustrations et refoulements. Le Moi n'est pas qu'une illusion à faire disparaître à tout prix, mais au contraire une instance psychique qu'il faut élargir dans son échange et sa participation avec l'immensité du Soi (instance de l'être accompli). Un Moi « fondation » de l'être complet, un Moi conscient, qui vit pleinement son individuation et permet à l'humain d'accéder à l'étape suivante de son évolution spirituelle, son expansion totale.

Arrivé à ce stade de compréhension de nos blessures infantiles, l'Ego reste encore une épreuve à traverser. L'humour vient ici affiner le travail spirituel au quotidien. L'humour utilisé ici n'a rien à voir avec les blagues dégradantes ou l'humour agressif et gras visant à diminuer autrui, tout ceci n'étant qu'un triste masque de la frustration égotiste. Non, l'humour spirituel est léger, doux, il nous montre nos manques sans dureté, il enseigne par l'humilité et nous permet d'y avoir accès. La technique première à utiliser est l'auto dérision : c'est une aptitude qui consiste à percevoir en nous les relents de notre Ego, et sans les suivre, à rire de notre confusion du moment. Ce rire est un lâcher-prise libérateur, l'Ego se tait et laisse la place à l'humilité, qui permettra de faire émerger la compassion pour ce Moi turbulent qui agit sans conscience. L'auto dérision n'est pas non plus l'irrespect de soi, le cynisme exacerbé du dépressif. Il faut là encore exercer son discernement, et ressentir où se situe la voie médiane.

L'humour est aussi un moyen d'enseigner à autrui. Ainsi, il peut dédramatiser une situation où le Moi, effrayé par la peur de se dissoudre, perd pied et amplifie le réel. L'humour nous offre la force de rassurer nos proches sur notre situation, de diminuer le stress engendré par leurs inquiétudes à notre égard. L'humour est aussi un atout social qui permet une reliance entre les êtres : il sert à briser la glace (comme on dit), une glace faite de la peur de l'autre, de l'inconnu.

L'humour est donc un outil précieux pour celles et ceux qui souhaitent avancer dans leur cheminement spirituel. Le pratiquant sincère ne peut en faire l'impasse, il lui faut intégrer cette donnée à son être. Certains pratiquants restent tristement engoncés dans leur spiritualité, s'excluant du monde dans une austérité sans nom, se desséchant peu à peu jusqu'à n'être que des âmes vides. Ils se sont fait piéger par leur Ego, celui-ci ayant trouvé comme moyen de survie hégémonique la personnalité d'un prosélyte à la peau rêche. Ils sont ternis par le dogme, qui est bien souvent un rempart égotiste contre les angoisses pulsionnelles non résolues. Ils ont confondu l'accessoire et l'essentiel, se sont fait mystifier par la forme au détriment du fond. C'est cette forme accessoire que l'on retrouve dans l'intolérance des extrémismes de tous bords, dans l'appartenance identitaire exacerbée et le culte obsessionnel des lois. Le fond essentiel lui, demeure cette fraîcheur ineffable de l'être accompli, qui nous montre non par ses mots mais par ses actes qu'avoir de l'humour peut être une belle preuve d'amour.