L’importance de la compréhension profonde

texte de Geshé Thupten Jinpa*

La compréhension profonde est la clef de la libération. Pour un bouddhiste, une vie religieuse est une vie passée a rechercher l'éveil total. Puisque notre état de «sommeil» s'enracine dans une méconnaissance fondamentale de la nature du soi et de la réalité, il est crucial, pour s'éveiller, de réaliser quelle est cette nature. Mais la connaissance seule ne suffit pas, la compréhension «du mode d'être des choses» doit devenir une partie intégrale de notre vie quotidienne. En d'autres termes, elle doit être profonde au point d’affecter la totalité de notre être. Cette «connaissance intégrée» est appelée sagesse, sagesse qui ne peut naître qu'au sein d'un esprit véritablement en paix.
Dans le jargon bouddhiste, nous parlons d'un état qui est «la conjonction de la tranquillité qui demeure (s_amatha) et de la vue pénétrante (vipas_yana)». Ces deux aspects de la voie contemplative bouddhiste sont appelés «méditation analytique» et «méditation contemplative». Dans la deuxième l'esprit se mêle à l'objet de la méditation, dans la première il sonde la nature profonde de l'objet. Un pratiquant authentique doit arriver à réunir ces deux aspects dans un seul et même moment de cognition.

Quelle est la nature exacte de la compréhension profonde «du mode d'être des choses» ? Dans l'Inde ancienne, quatre écoles philosophiques principales se sont développées pour répondre à cette question.

· L'école vaibhasika nie effectivement l'existence d'un « soi » permanent et immuable, mais admet celle d'une réalité qui prendrait la forme d'unités indivisibles appelées dharmas. 

· L'école sautrantika rejette cette vue pour concevoir la réalité en termes d'atomes et d'unités de temps objectifs et indivisibles.

· Les adeptes de l'école cittamatra réfutent toute vue qui attribue un fondement objectif au monde matériel et soutiennent que seul l'esprit possède une réalité ultime.

·          Le madhyamaka considère tout ce qui précède comme de simples postulats, postulats que cette école rejette car, selon le madhyamaka, soutenir de telles vues reviendrait à réifier une chose qui, en réalité, n'existe pas. Pour cette école, la vacuité est la nature véritable de tous les objets et de tous les événements - en d'autres termes, aucun objet ou événement ne possède une existence ou une identité intrinsèque. La vacuité est la vérité, la réalité ultime et le statut final de toute chose.

*Thupten Jinpa est, depuis 1986, le principal interprète de Sa Sainteté le XIVe Dalaï-lama en philosophie, religion et science

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Pour aller plus loin :

Madhyamaka ou "Voie du Milieu" : école du Mahayâna fondée par Nagarjuna (II-IIIe siècle apr. J.-C.). Elle insiste particulièrement sur la notion de vacuité (shunyatâ) qui jouera un rôle déterminant dans la naissance du Chan/Zen et du Vajrayâna. Pour cette école, la vacuité est la nature véritable de tous les objets et de tous les événements - en d'autres termes, aucun objet ou événement ne possède une existence ou une identité intrinsèque. La vacuité est la vérité, la réalité ultime et le statut final de toute chose. La compréhension authentique de cette vacuité profonde ouvre la porte vers l'éveil et la libération spirituelle..Les principaux maitres de cette ligne de pensée furent Nagarjuna (qui fonda l'école madhyamaka au Iie siècle), son disciple principal, Aryadéva, Chandrakirti (qui fonda, au Vie siècle, l'école prasangika, une subdivision du madhyamaka) et Shantidéva (auteur de La Marche vers l'éveil).

Le Madhyamaka est le chemin du milieu, parce qu'il se tient entre deux opinions extrêmes, que les choses sont ou ne sont pas. Il n'établit pas de système d'affirmation ou de négation, mais se livre seulement à une critique dissolvante des connaissances mondaines illusoires. Ces connaissances ont lieu par l'effet de l'ignorance. Cette ignorance est celle de la vacuité réelle. Elle occasionne la production d'une vérité d'enveloppement, les apparences phénoménales, par-dessus la vérité absolue. La vacuité n'est que l'irréalité de fondement des apparences phénoménales, non le néant universel, non pas même l'irréalité des apparences en tant que telles. La vacuité d'être propre des choses implique la vacuité de leur déroulement. La production en consécution des conditions de la douleur n'existe donc que comme fait d'apparence. La causalité n'existe pas en réalité absolue.

Nagarjuna résume sa doctrine en une série de huit " non " : non-arrêt, non-production, non-cessation, non-persistance, non-unité, non-pluralité, non-venue, non-départ. Ces huit non expriment le rejet de quatre couples d'affirmations contraires concernant les choses constitutives de la réalité d'apparence. Le
 Madhyamaka est à l'origine d'un grand développement de la dialectique dans les écoles bouddhiques. Il utilise principalement deux méthodes critiques. L'une est d'ordre ontologique. L'être propre n'est pas dans les choses. Est donc vide toute thèse établie à propos de choses vides par une pensée relevant du monde vide. La thèse même du vide, pour négative qu'elle soit, tombe sous le coup de cette critique et c'est pourquoi le Madhyamaka évite la négation comme l'affirmation.

Son autre méthode critique la plus abondamment maniée est la réduction à l'absurde (prasanga). Poussant dans ses conséquences ultimes, en fonction de l'axiome ontologique ci-dessus, la proposition d'un adversaire, il en montre l'absurdité. Par exemple : admettons avec l'adversaire que l'acte existe en soi ; il serait éternel (axiome de l'ontologie) ; mais un acte éternel n'a pas à recevoir d'accomplissement ; on ne pourrait donc imputer à un agent un acte accompli. L'importance donnée à l'emploi de la dialectique de la réduction à l'absurde a amené la distinction d'une école, dite des Prasangika, fondée par Buddhapalita et illustrée par Candrakirti. Elle a entraîné, en réaction, l'apparition des Svatantrika, avec Bhavaviveka, qui, recourant à une logique positive aussi, s'efforcent d'établir des inférences autonomes (svatantranumana ), indépendantes des propositions adoptées par les autres.